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Notice historique sur Déodat de Gratet dit Dolomieu

Déodat de Gratet dit Dolomieu

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Notice historique sur Déodat Dolomieu, membre de la section de minéralogie, de la première classe de l'Institut national, lue dans la séance publique annuelle du 2 décembre 1918, par M. Alfred Lacroix, secrétaire perpétuel (Biographie). [Sources : Journal officiel de la République française du 5 décembre 1918. Mémoires de l'Académie des sciences de l'Institut de France, tome 56, 1918. Version anglaise de George F. Kunz, The Scientific Monthly.]

Messieurs,

Au cours des dures années que nous venons de vivre, alors qu'avec une inébranlable confiance, nous attendions l'heure de la victoire qui aujourd'hui, radieuse, plane au-dessus de nous, bien souvent, penchés sur la carte du vaste front, vos yeux, fouillant les Alpes, ont rencontré le mot de « dolomite », et à côté de visions de guerre ce mot a certainement fait dresser devant vous bien des images, a évoqué bien des souvenirs complexes.

Hautes montagnes escarpées aux formes prodigieuses, dominant de vertes et riantes vallées de leur masse pesante et désolée, hautes montagnes, chères à tous ceux qui aiment les beaux spectacles de la nature !

Problèmes passionnants que soulève l'étude des faunes successives qui ont peuplé les océans ! Brûlante énigme de la genèse des chaînes de montagnes !

Figure sympathique de l'un des premiers membres de cette Académie dont, sans métaphore, l'immortalité est gravée sur ces rochers de dolomite. Dolomieu, l'un des précurseurs dans la connaissance des volcans et des séismes et aussi dans celle de la composition des minéraux et des roches constituant l'écorce terrestre ! Dolomieu, le membre de l'expédition d'Égypte, le prisonnier de Messine dont, pendant deux ans, l'infortune occupa les chancelleries et les sociétés savantes de l'Europe et remua jusqu'à l'âme populaire !

Au lendemain de sa mise en liberté, Dolomieu revint s'asseoir parmi ses confrères et occuper la place de Daubenton qui lui avait été attribuée au Jardin des Plantes devenu le Muséum d'histoire naturelle, mais il ne tardait pas à succomber aux suites des épreuves endurées dans son cachot.

Quelques mois plus tard, le 17 messidor de l'an X, Lacépède, secrétaire semestriel de la première classe lut, en séance publique de l'Institut national tout entier, l'éloge ému de son confrère. Cet hommage lui était dû, mais il venait peut-être trop tôt pour être définitif.

Il est, en effet, difficile et délicat d'apprécier librement les hommes et les événements trop rapprochés de soi ; le recul du temps est nécessaire aussi pour juger avec équité les travaux scientifiques, surtout quand il s'agit de ceux de la période héroïque des sciences d'observation au cours de laquelle a vécu Dolomieu.

Pour toutes ces raisons, auxquelles je pourrais joindre l'attirance qu'exercent sur moi nos grands précurseurs de la fin du dix-huitième siècle, j'ai cru pouvoir me permettre de reprendre la vie de l'illustre savant dont j'ai l'honneur d'occuper la chaire au muséum.

Pour reconstituer l'histoire de ce minéralogiste, je me suis attaché à suivre la marche rigoureuse usitée pour l'étude d'un minerai : fouiller le sujet sous tous ses aspects ; ne laisser dans l'ombre aucun détail, parût-il au premier abord indifférent, puisque des causes minimes entraînent parfois des conséquences imprévues ; accumuler les données numériques précises et n'accepter comme valables que celles pouvant être sévèrement contrôlées ; situer le personnage dans le temps et dans espace ; rechercher l'influence du milieu sur lui et aussi celle qu'il a exercée sur son entourage ; coordonner enfin les observations ainsi recueillies pour définir l'homme et son œuvre, telle est la bonne méthode de l'histoire naturelle, et sans doute aussi celle de l'histoire tout court.

De même que l'étude d'un gisement minéral, quel qu'il soit, récompense toujours plus ou moins celui qui a la patience de la pousser jusqu'au bout l'exploration de beaucoup de bibliothèques et d'archives publiques ou particulières, m'a conduit, de proche en proche, à la découverte de véritables trésors de documents inédits ; plus de 200 lettres de Dolomieu, de nombreuses correspondances de ses amis, enfin plusieurs caisses de manuscrits, de cahiers de notes, de carnets de voyage, de papiers intimes qu'a bien voulu me donner M. le comte de Drée.

De tout cet ensemble, je vais essayer de dégager les caractéristiques d'une attachante personnalité.

- I -

Dieudonné-Sylvain-Guy-Tancrède dit Déodat, de Gratet de Dolomieu est né le 23 juin 1750 à Dolomieu, près la Tour-du-Pin, en Dauphiné, de messire François de Gratet, chevalier, marquis de Dolomieu, comte de Saint-Paul-d'Izeau, seigneur de Thuellin, Saint-Didier-les-Champagnes et autres lieux et de haute et puissante dame, Marie-Françoise de Bérenger.

Cadet d'une noble lignée, le jeune Déodat n'eut pas le souci de choisir une carrière ; il venait d'avoir deux ans, quand, le 2 octobre 1752, son père le fit introduire dans l'ordre de Malte ; le 15 avril 1762, il était admis à présenter ses preuves de noblesse ; engagé volontaire aux carabiniers deux ans plus tard, sous-lieutenant en 1766, il partait alors pour faire ses galères, c'est-à-dire son noviciat, sur un des navires de l'ordre.

Au cours d'une croisière (1768), gravement offensé par l'un de ses camarades, il débarque à Gaète avec son adversaire, croise le fer avec lui ; il le tue. Les règles de l'ordre sont formelles ; conduit à Malte, le jeune meurtrier passe en jugement ; il est condamné à perdre l'habit, peine qui entraîne celle de la prison perpétuelle, mais pendant un long emprisonnement de neuf mois, de puissantes influences intercèdent pour lui ; sous la pression du duc de Choiseul, agissant sur les instructions du roi de France et sous celle du cardinal de Torrigiani, parlant au nom du pape Clément XIII, le grand maître de Malte se laisse fléchir. Dolomieu est mis en liberté ; il est réintégré dans ses droits.

En 1771, nous le trouvons en garnison à Metz où il a rejoint son régiment. Il s'est adonné aux sciences depuis son aventure ; il fréquente chez Thirion, apothicaire-major, démonstrateur à l'hôpital militaire, qui avait pour élève le futur physicien Pilâtre de Rozier. Auprès de Thirion, Dolomieu se livre avec ardeur à l'étude de la chimie et de la physique, mais une liasse de lettres féminines, lui rappelant, en l'an IX, de tendres souvenirs de jeunesse, m'a montré que les recherches sur le phlogistique n'étaient pas pour le jeune officier de carabiniers le seul attrait du laboratoire de la rue du Faisan.

À Metz, Dolomieu fit la connaissance et conquit bientôt l'amitié du duc Alexandre de La Rochefoucauld, colonel du régiment de la Sarre, membre de l'Académie royale des sciences, esprit distingué qui semble avoir exercé une grande influence sur ses débuts et qui en tous cas, l'a dirigé vers la minéralogie dont il était fervent amateur. J'ai retrouvé une lettre de Dolomieu le remerciant de l'avoir introduit auprès de sa mère, la duchesse d'Enville dont le salon à Paris, le château à la Roche-Guyon étaient ouverts aux philosophes, à des savants et à des hommes politiques illustres ; faut-il rappeler les noms de Condorcet et de Turgot au milieu d'une foule d'autres ? Ce fut là certainement l'origine des relations fort intimes que Dolomieu entretint pendant tout le reste de sa vie, non seulement avec d'importants personnages français, mais encore avec de nombreux savants genevois, de Saussure, Pictet, qui, eux aussi, étaient parmi les relations de la duchesse.

L'année 1775 a été consacrée par Dolomieu à un séjour en Anjou et à des voyages en Bretagne. Un de ses cahiers d'observations portant cette date renferme des descriptions de mines et de forges de ces provinces, le compte rendu de nombreuses expériences de chimie, de recherches sur la formation du salpêtre ; c'est à cette époque qu'il publia dans le Journal de physique, son premier travail : expériences sur la pesanteur des corps à différentes distances du centre de la terre, faites aux mines de Montrelay, en Bretagne.

Plus tard (1776) il prépare, avec les conseils de Daubenton, une exploration géologique de la Sicile, excursionne dans les Alpes, envoie à l'Académie une description de la grotte de la Balme, puis il rentre à Malte, d'où, au début de 1778, le prince Camille de Rohan l'emmène, en qualité de secrétaire, dans sa fastueuse ambassade au Portugal. Si j'en crois une lettre de l'un de ses amis, il semble y avoir fait quelques folies, mais ce dont je suis certain, c'est qu'il s'y révéla géologue de race. Il sut reconnaître à Lisbonne l'existence d'anciennes formations volcaniques, à une époque où l'origine éruptive du basalte était en cause ; il fut ainsi un précurseur dans l'étude du sol de la péninsule ibérique. J'ai retrouvé le manuscrit d'une note, restée inédite, qu'il envoya en 1779 à l'Académie sur ce sujet et qui porte l'apostille du secrétaire perpétuel d'alors, le marquis de Condorcet.

Désormais l'orientation scientifique de Dolomieu est fixée. Il sera minéralogiste et géologue. Les espérances qu'il fait entrevoir sont riches en promesses, car déjà l'Académie royale des sciences se l'attache comme correspondant (19 août) en désignant, suivant la coutume, le membre avec lequel il devait correspondre et qui fut Daubenton.

Deux mois plus tard, Dolomieu recevait l'éperon d'or de chevalier en l'église Saint-Georges à Lyon. La géologie et ses multiples voyages lui avaient fait négliger ses fonctions militaires ; il obtint cependant, en 1779, son brevet de capitaine, mais il quitta dès lors le service actif.

L'année suivante, il est devenu le commandeur de Dolomieu. Il entreprend un long voyage géologique en Sicile ; il s'y lie d'amitié avec le naturaliste Gioeni de Catane, avec lequel il entretint pendant longtemps une active correspondance, puis, en 1782, il parcourt les Pyrénées, herborisant avec le botaniste toulousain, Picot de Lapeyrouse, découvrant avec lui les célèbres gisements de minéraux de la vallée de Barèges.

De retour dans son île, il cultive la physique, s'intéresse à la météorologie et à l'astronomie, écrit un mémoire sur le climat de Malte, imprimé avec l'approbation de l'Académie. Il persuade au grand maitre de Rohan de créer un observatoire qu'il a mission de pourvoir en instruments ; grâce à son influence, son ami d'Angos, de Tarbes, comme lui chevalier de Malte et correspondant de l'Académie des sciences, en devient le premier et aussi l'unique directeur, car, peu d'années après son installation, cet observatoire fut détruit par la foudre (1789).

C'est alors que vont commencer pour Dolomieu de longues années d'épreuves. À Malte, chacune des principales dignités était réglementairement assignée au chef des diverses nations ou langues constituant l'ordre ; à toutes les autres fonctions, il était pourvu par voie d'élection : l'office de maréchal était l'apanage de la langue d'Auvergne à laquelle appartenait Dolomieu. En 1783, celui-ci fut élu par ses pairs lieutenant du maréchal ; il devenait ainsi gouverneur de la ville et commandant des troupes.

Il semblait réservé aux plus hautes destinées, mais ses rapides succès n'avaient pas tardé à lui susciter des envieux et ceux-ci veillaient. Le grand maître ayant pris une décision que Dolomieu considéra comme attentatoire aux droits de sa langue et ayant refusé de céder à de respectueuses réclamations, le jeune chef donne avec éclat sa démission et s'exile en Italie. Pendant plusieurs années, pour le plus grand bien de la science, il s'y abandonne à son humeur vagabonde de géologue voyageur.

À la fin de 1786, il revient cependant à Malte et, s'appuyant sur son ancienneté, il pose sa candidature à une place vacante au conseil de l'ordre. Ses adversaires, par la voix du bailli de Loras [1], son ennemi décidé, rendent alors publiques deux lettres du roi de Naples conservées dans les archives secrètes, l'une (1785) formulant contre lui des griefs politiques, l'autre, plus récente, lui interdisant l'entrée de ses États. Après de vifs débats, le nom de Dolomieu est écarté, mais, fort de son droit, celui-ci en appelle à Rome et attaque même en diffamation de Loras et ses secrétaires, engageant un procès qui va durer plus de quatre années. Les deux parties mettent à la lutte un acharnement extrême, cherchant l'une et l'autre à s'appuyer sur la cour de France, afin de peser sur les décisions des tribunaux ecclésiastiques.

[1] Charles-Abel de Loras, bailli de Loras, grand-croix de la langue d'Auvergne à Malte, ambassadeur à Rome où il fut disciple de Cagliostro, banni par Napoléon. Source : BnF fichier Bossu des membres de loges maçonniques.

Du fond de l'Italie, Dolomieu apprend la mort du comte de Vergennes, qui lui était favorable et son remplacement à Versailles par M. de Montmorin ; il y court.

« À moins de voyager dans un ballon et de traverser la vague des airs, on ne peut pas faire plus de chemin que moi et en moins de temps. Me voici à Marseille ; dans huit jours je serai à Paris et il y a huit jours j'étais à Rome. Il est vrai que je cours jour et nuit et en venant de Rome avec le courrier, j'ai été neuf jours sans dormir, dont 64 heures continuellement à cheval dans les montagnes de Gênes. Mais j'ai la force pour soutenir ces fatigues comme j'aurai la patience et la persévérance de poursuivre mes adversaires partout où je pourrai espérer avoir justice d'eux. »

Patience, énergie, ténacité dans les desseins apparaissent dès lors comme quelques-uns des traits spécifiques du caractère de Dolomieu et qui vont se préciser, se développer.

À Versailles, il rencontre l'un des plus résolus de ses opposants de Malte, le célèbre bailli de Suffren qui l'accuse d'organiser la révolte ; il emporte cependant de haute lutte son affaire, puis rentre à Rome se remettre entre les mains de procureurs. En décembre 1789, il avait successivement gagné trois fois son procès, mais chaque fois qu'il pensait toucher au but, le maquis de la procédure s'enrichissait d'un nouvel appel de la partie adverse.

La lecture des grimoires de ses avocats retrouvés dans les archives de Malte et de Lyon, celle de sa correspondance permettent de suivre pas à pas les divers incidents de cette lutte épique, de cette vie ardente, au milieu de laquelle glissent, fugitives et légères, des ombres de femmes, aimantes et aimées, dont l'apparition dans cet imbroglio monastique, militaire et politique, n'était sans doute pas pour simplifier une situation, par ailleurs fort embrouillée.

Mais, me direz-vous, comme nous voilà loin de la science et de l'Académie des sciences ! Ne vous hâtez pas de conclure. Dolomieu menait avec un égal entrain ses procès, sa politique, ses affaires de cœur et l'étude des volcans. On peut même dire que ses périodes de plus grande activité intellectuelle ont été celles qui, pour d'autres causes, étaient les plus fiévreuses, les déboires éprouvés d'un côté constituant comme autant de coups de fouet qui, d'un autre, le poussaient à la recherche scientifique.

Interrogeons quelques dates : 1783, c'est l'année du débat de la lieutenance du maréchal : il publie son voyage aux îles Lipari, 1784 est signalée par son premier exil de Malte et aussi par l'apparition de son volume Sur les tremblements de terre de Calabre, de son Mémoire sur les volcans éteints du Val di Noto. Pendant les périodes aiguës de son grand procès, en 1788, paraissent son livre Sur les Îles Ponces et le Catalogue raisonné des produits de l'Etna ; en 1789, il collabore à la traduction des œuvres de Bergmann, contenant sa célèbre Distribution méthodique des produits volcaniques.

Tout en houspillant ses adversaires et en brillant à Rome dans les salons de la haute société pontificale et cosmopolite, il rédigeait et faisait imprimer ses livres, ou bien il parcourait l'Italie, et en fouillait la géologie, du Tyrol à la Sicile ; il voyageait à l'île d'Elbe et en Corse ; il voisinait sur le Vésuve avec sir William Hamilton, servait de guide éclairé dans les îles et sur le continent aux savants étrangers de marque, tels que sir James Hall, qui, alors, comme hier, et comme ils le feront encore demain, accouraient de tous les coins du monde pour apprendre à connaitre la nature sur ces admirables volcans italiens.

Mais tout cela ne suffisait pas à son activité ; il trouvait encore le temps d'amasser des monceaux de remarques sur les musées de Rome, de Florence, de Venise, sur leurs statues et sur les ruines romaines, de collectionner les livres curieux et les objets d'art, et aussi les belles gravures, de fournir enfin à l'abbé Saint-Non de substantielles notes pour son grand ouvrage sur l'Italie antique.

Les lettres de Dolomieu à ses amis permettent d'assister à la naissance, puis de suivre la marche progressive des idées libérales dans l'esprit de ce gentilhomme, habitué à vivre dans l'intimité des grands de la terre. Les crises d'absolutisme et les intrigues des cours de Malte et de Naples dont il fut si souvent la victime, l'irrésolution de celle de France, les temporisations de Rome agissaient sur lui sans relâche et dans le même sens.

C'est une chose bien singulière, écrit-il, dès 1783, que cette ardeur pour le despotisme qu'ont tous ceux qui sont à la tête des affaires, à commencer du général des capucins jusqu'à l'empereur ». Aussi est-ce sans étonnement qu'on le voit suivre avec une émotion croissante les événements qui se déroulent en France, la réunions des États généraux, les discussions de l'Assemblée nationale, puis de la Constituante, il s'enflamme pour les idées nouvelles et, malgré le danger, il le proclame bien haut.

« Je livre des combats continuels en faveur de la constitution : peu de mes confrères connaissent le prix d'un gouvernement libre, fondé sur l'obéissance aux lois, et beaucoup me font un crime de dire et de penser que la loi doit être également respectée par toutes les classes de citoyens. Il y a des gens qui aiment les chaines, il ne faut pas discuter des goûts, car dans l'ancien gouvernement, nous en portions tous ; elles étaient d'or ou d'argent pour les uns et de fer pour les autres, voilà toute la différence. »

Ses ennemis battus reprennent courage ; ils l'accusent de comploter la destruction de l'ordre et bientôt il va lui falloir quitter Malte une nouvelle et dernière fois (1790).

Une autre des caractéristiques de cette période de la vie de Dolomieu est sa passion pour les collections d'histoire naturelle et en particulier pour celles de roches et de minéraux. Au cours de ses voyages, il recueillait une quantité prodigieuse d'échantillons qu'il concentrait à Malte. Son cabinet, comme on disait alors, a fait la joie et en même temps le tourment de sa vie : c'est lui qui, aux heures critiques, l'a retenu au rocher de Malte et l'y a fait revenir maintes fois, en dépit de ses serments de l'abandonner à tout jamais.

Tous ses projets d'avenir ont été subordonnés au sort à faire à ses chers minéraux lorsque son sort, à lui, devenait incertain. Tantôt il cherche à les vendre à l'université de Palerme, et tantôt il projette d'assurer leur conservation en les donnant à la ville de Grenoble, puis il les offre à l'académie de Lyon.

Enfin, une lettre à Picot de Lapeyrouse, datée du 15 décembre 1790, relate un projet qui tire des circonstances actuelles un singulier intérêt.

« Tout bien examiné, j'ai pris une détermination qui vous surprendra. Je me propose de l'envoyer (mon cabinet) au congrès des États-Unis d'Amérique ; je leur ferai ce présent des productions de l'ancien monde à condition que dans cent ans ils enverront à ma patrie une collection des produits de l'Amérique qu'ils auront eu le temps de connaître et de recueillir. Je me rendrai ainsi utile à ces braves gens qui ont appris à connaître la valeur de la liberté, je leur fournirai des objets de comparaison entre l'ancien et le nouveau monde et, dans cent ans, ma patrie recevra le présent que je lui ferai du retour de mon échange avec les Américains ; j'y mettrai cependant cette condition que l'Amérique ne sera obligée à ce retour qu'autant que ma patrie aura conservé sa liberté. »

Cent ans s'étaient écoulés quand un généreux Américain. M. Pierpont Morgan [J. P. Morgan], a réalisé, sans s'en douter, le souhait de Dolomieu en offrant à notre Muséum national une collection complète de toutes les gemmes de l'Amérique. Et depuis lors, noblement, héroïquement, les États-Unis, sans compter, ont donné à la France, mieux que leurs pierres précieuses, le sang précieux des meilleurs de leurs enfants, non pas parce que notre patrie a conservé sa liberté, mais pour qu'elle la conserve en même temps que soit sauvée celle de l'humanité tout entière.

Après quelques mois de séjour à Rome, Dolomieu débarque au milieu de juin 1791 à Marseille en pleine effervescence populaire. Ému de se trouver en discordance politique complète avec les siens et avec les gentilshommes de sa province qui, écrit-il, ont « le transport au cerveau », mais guériront, il évite le Dauphiné et court, à Paris. Il s'y lance dans la tourmente, il se fait inscrire au club de 1789 et à celui des Feuillants, où il retrouve nombre de ses amis, membres de l'Académie des sciences et professeurs au jardin du roi, comme lui monarchistes, mais monarchistes très constitutionnels dont le libéralisme n'allait cependant pas tarder à paraître bien tiède.

Ses lettres à son ami le chevalier de Fay, resté à Malte, se multiplient et se transforment en un véritable journal des événements de la politique intérieure et extérieure ; elles le montrent patriote ardent et clairvoyant, admirateur de la nouvelle Constitution qui, « bien que n'étant pas sans défauts, écrit-il, est encore la plus belle que les hommes aient imaginée : elle surpasse même, ajoute-t-il, celle de l'Amérique ». Il assiste avec un intérêt passionné aux séances de la Constituante. Dans la coulisse, il joue un rôle actif, et jusqu'ici ignoré dans les négociations et les intrigues parlementaires qui, malgré ses efforts et ceux de ses amis, ne purent empêcher la singulière décision de la Convention, supprimant l'ordre de Malte en France, tout en le subventionnant dans la Méditerranée.

Quand les événements se précipitent, les lettres de Dolomieu s'allongent, mais son enthousiasme pour les mérites de la Constitution subit une courbe rapidement descendante.

Il va bientôt d'ailleurs être mêlé de près à de tragiques événements. Un billet, écrit à la hâte, relate en quelques mots le drame dont il fut le témoin, à Gisors, le 4 septembre 1792, et qui coûta la vie à son protecteur et ami, dépossédé depuis peu de la présidence du conseil départemental de Paris.

« M. de La Rochefouchauld [Louis Alexandre de La Rochefoucauld] a été massacré sous mes yeux, presque dans mes bras. Sa mère, sa femme et moi n'avons échappé à un sort pareil que par une espèce de miracle ; je suis reste avec cette famille malheureuse pour partager les dangers qu'elle peut encore courir. »

Dans ces circonstances douloureuses, Dolomieu donna la mesure de ce caractère chevaleresque et dévoué qui explique les chaudes amitiés dont il sut entourer sa vie. Il resta à la Roche-Guyon auprès de ces deux femmes en deuil tant que pour elles dura le péril, c'est-à-dire jusqu'à la fin de 1794.

Une de ses lettres (27 novembre 1792) fournit d'intéressantes indications sur son état d'âme en ces temps difficiles.

« Nous sommes dans une tempête affreuse, environnés d'écueils et de débris de naufrages notre sensibilité est émue par les cris de ceux qui périssent et notre esprit est frappé d'un sentiment de terreur qui influe sur toutes nos idées et nos réflexions. S'il est un bout de rocher derrière lequel on puisse trouver quelque abri, il faut s'y tenir, il faut y rester à l'écart et renforcer sa philosophie et son courage pour supporter sans faiblesse tous les événements qui sont encore dans les mains de notre destin. C'est ce que je fais maintenant, mon ami : délivré de toutes les illusions dont l'amour du bien public avait environné mon imagination, guéri de tous les préjugés de l'amour-propre, j'attends que l'expérience justifie les théories avant de les adopter et que les événements éclairent les espérances avant de m'y livrer. J'avais cru pendant longtemps que c'était un bien de vivre, puisque nous avions l'espoir d'un avenir heureux, je pense maintenant que ce n'est pas un mal de mourir. Le seul sentiment qui me soutient encore dans la carrière de l'existence est celui de la curiosité ; quelle sera la fin, quels seront les résultats de la crise la plus singulière dans laquelle se soient jamais trouvés les peuples d'Europe ? J'ai été passer dix jours à Paris ; c'est la première fois que j'y retournais depuis le mois d'août et je t'avoue que ce séjour m'a fait une telle impression de terreur, de crainte, que je n'en suis pas encore délivré. L'inquiétude, la méfiance, y sont empreintes sur toutes les figures ; on redoute de se parler, on n'ose hasarder une opinion, l'égoïsme exerce un empire absolu sur tout le monde ; il n'y a plus ni liaisons, ni amitié, tout est faction, tout est parti : il faut adopter une livrée et se livrer ensuite à toute l'exagération du chef qui l'a adoptée. On redoute des proscriptions nouvelles ; on ne parcourt les rues qu'avec la crainte de rencontrer un homme à qui votre figure déplaise ; aussi me suis-je hâté de quitter un pareil séjour où je ne serais pas resté deux heures, si je n'y eusse eu des affaires qui nécessitaient ma présence. »

Les affaires qui le faisaient sortir de sa retraite, nous les connaissons par ailleurs. Elles consistaient dans la défense de ses amis en danger, dans des sollicitations, vaines du reste, auprès du comité de salut public pour l'élargissement de sa mère et de ses sœurs, incarcérées à Grenoble. Il venait en outre chercher la société de quelques hommes de science et surveiller l'impression de nombreux travaux, car alors, comme jadis en Italie, cette période d'agitation, de troubles, d'anxiété, fut féconde pour son travail ; il achève en effet son long Mémoire sur les pierres composées et les roches (1791-1794), une étude Sur les pierres figurées de Florence (1793), il publie une adaptation française de sa Distribution méthodique des matières volcaniques (1794), un Mémoire sur la constitution physique de L'Égypte (1793), qui fut pour lui l'occasion d'insérer, en pleine Terreur, dans un périodique très lu à cette époque, le Journal de physique, une véhémente et courageuse protestation contre l'assassinat du duc de La Rochefoucauld.

« Il est une autre classe de gens qui me feront sans doute un crime des hommages que mon amitié, que mon estime, que mon respect et ma reconnaissance rendent à un homme qu'ils n'ont pas associé à leur délire, qu'ils n'ont pas enivré de leur fureur ; quant à ceux-là, quel que soit le sort qu'ils me préparent, je m'y dévoue ; je préfère leur improbation à leurs suffrages ; je m'honorerai de leur haine et de leurs poursuites ; et mon horreur pour leurs forfaits surpassera toujours l'effroi qu'ils pourront m'inspirer, en plaçant mon nom sur leurs listes de proscription ou même en dirigeant leur poignard sur ma tête. »

Sa réputation de savant ne faisait que grandir, aussi, lors de la création des écoles centrales par la Convention, le jury spécial le désigna-t-il, avec de Saussure, pour y enseigner l'histoire naturelle. Quand, l'année suivante, (1795), fut organisé le corps des mines, il en fut nommé inspecteur.

C'est ainsi qu'il devint fonctionnaire, par nécessité, plus que par goût, et il ne le cachait guère.

« Les sciences m'offrent des ressources pécuniaires qui, suppléent à la modicité de ma fortune, en même temps qu'elles me fournissent une excuse valable pour toutes les places d'administration qui me conviennent aussi peu que je pourrais leur convenir. »

Dès le début de 1796, il est chargé de l'enseignement de la géographie physique, comprenant la géologie et les gisements des minéraux, à l'école des mines où, pendant l'hiver, il professe devant un brillant auditoire, alors qu'il consacre la belle saison à de longues tournées d'inspection de mines et à des explorations géologiques dans lesquelles il applique à l'étude du sol national l'expérience acquise sur tant d'autres champs d'observations.

En peu d'années, il accumule les découvertes, groupant autour de lui de nombreux élèves auxquels il communique son feu sacré et qu'il enthousiasme de ses idées. Son action s'exerce au delà de nos frontières : il attire dans la capitale toute une pléiade de jeunes Suisses distingués et il apparaît comme l'un des principaux artisans des rapports scientifiques qui se sont établis entre Paris et Genève dans les dernières années du dix-huitième et à l'aurore du dix-neuvième siècle.

C'est une nouvelle phase dans sa carrière qui s'ouvre et qui promettait d'être féconde. Ne pensant plus qu'à la recherche scientifique, il a pris philosophiquement son parti de la médiocrité de sa vie matérielle, profondément modifiée par la Révolution qui lui a enlevé presque toutes ses ressources personnelles et puis, avec l'âge, la sagesse est venue : bien des choses qui l'ont charmé dans le passé sont mortes pour lui. Il est devenu un nouvel homme - du moins il l'assure à son ami de Fay :

« Les années ont aussi éteint entièrement le germe des passions et, sous ce rapport, je ne me plains pas de la rapacité du temps ; je suis devenu très tranquille et je trouve dans la société de mes amis de quoi me dédommager de toutes les douces illusions dont certaines enchanteresses remplissaient ma tête et mon cœur ; je puis jouer maintenant avec elles sans craindre les effets de leur prestige et je me trouve fort bien de cet état. »

Au retour d'une de ses tournées géologiques dans les Alpes, Dolomieu se trouva membre de l'Institut, créé par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795). Il se hâte d'annoncer cette nouvelle à Pictet qu'il vient de quitter à Genève.

« J'ai appris en arrivant que j'avais été élu à l'Institut national avant même de savoir ce que signifiait cet institut et j'ai été très flatté quand j'ai su que cet établissement remplaçait les diverses académies, que j'avais été le premier élu dans la classe de minéralogie et que j'y étais associé à beaucoup de gens illustres et que nous y étions appelés à la restauration des sciences et des arts. »

Et quelques jours plus tard, il ajoute :

« L'Institut national est à peu près organisé ; tous les membres de Paris et déjà plusieurs fois les classes ont eu leurs assemblées particulières. L'Institut général a eu aussi deux assemblées, une hier ; on y a lu des règlements généraux qui seront discutés dans une prochaine séance. Ce qui a fait ouvrir les oreilles à tout le monde, c'est la proposition de donner des honoraires à tous les membres : 3,000 fr. au tiers le plus ancien, 2,000 au second tiers, 1,000 au dernier et l'équivalent de jetons à ceux qui assistent aux séances. »

Le terre-à-terre d'une telle question financière et notamment le principe du payement effectif d'une modique indemnité n'étaient pas sans importance pour beaucoup des nouveaux académiciens, si l'on en juge par une lettre dans laquelle Dolomieu déclare que, depuis deux ans ses frais d'inspecteur des mines ne lui ont pas été réglés. On sait que la loi du 26 messidor an IV (17 juillet 1796) trancha la question d'une façon un peu différente : l'arrêté de l'Institut du 19 thermidor, qui l'appliqua, porte que chaque membre recevra une indemnité de la valeur de 750 myriagrammes de froment ; c'est, avec un mode d'évaluation moins biblique, notre régime actuel.

Cette nouvelle existence, à la fois calme et laborieuse, ne tarda pas à être brusquement et définitivement troublée au début de 1798.

« Ce fut vers le 15 nivôse an VI (4 janvier 1798), ai-je trouvé dans ses notes, que Berthollet, mon collègue, dans une séance de l'Institut, vint me proposer de faire avec lui un grand voyage en me disant qu'il ne pouvait pas me déclarer la contrée où nous irions parce que c'était un grand secret. Je lui demandai si dans ce pays quelconque, il y avait des montagnes et des pierres. Beaucoup, me répondit-il. En ce cas, j'irai avec vous, lui dis-je en riant. Il me recommanda le plus grand secret sur sa proposition. Je crus alors que nous allions aux Indes. Tout prenait l'air romanesque dans cette entreprise, elle plut à mon imagination et je n'hésitai plus à prendre part. »

Ainsi fut enrôlé Dolomieu dans l'expédition d'Égypte. Le plus grand secret continuait à être gardé sur le but de l'entreprise ; quelques mots entendus à Toulon au moment du départ lui ayant fait soupçonner un projet hostile contre Malte, il fit demander des précisions à Bonaparte par l'ordonnateur en chef Sucy, ajoutant que si Malte était visée il n'embarquerait pas. Le général répondit « qu'il pouvait partir sans crainte que sa délicatesse fût en rien compromise ».

On sait la suite. Quand la flotte fut en vue de Malte, Bonaparte envoya Dolomieu sur le Tonnant, lui remit, ouverte, une lettre écrite sur les instructions du grand maître Hompesch pour le prier d'apitoyer le général en chef sur le sort de Malte, puis il lui ordonne de descendre à terre avec son premier aide de camp Junot, pour déclarer au grand maître que meilleures conditions possibles lui seraient accordées si sa capitulation était immédiate.

Dolomieu dut accomplir cette mission profondément pénible à sa loyauté ; mais là se borna son rôle, car il fut écarté des véritables négociations. Il s'efforça tout au moins de rendre le plus de services possible à ses anciens collègues, sans excepter ceux, tel le bailli de Loras, dont il avait eu le plus à se plaindre dans le passé. Il n'allait pas tarder à recevoir la récompense de cette généreuse conduite.

Il semble que les explications qui eurent lieu entre lui et le général en chef furent quelque peu vives. Elles aident à comprendre les causes de la facilité avec laquelle Bonaparte devait quelques mois plus tard autoriser son collaborateur à quitter l'Égypte pour rentrer en France.

À peine débarqué à Alexandrie, Dolomieu, impatient de soumettre au contrôle de l'observation directe les déductions qu'il avait tirées de l'étude des auteurs anciens, entreprit l'exploration géologique et géographique du Nil, de son delta, parcourant toute la région conquise par nos armes.

Membre de la section de physique de l'institut d'Égypte dès sa fondation, il prit une part active à cette brillante et éphémère création de Bonaparte, discutant les questions archéologiques, telle que l'âge de la colonne de Pompée, aussi bien que celles concernant les sciences pures ou appliquées ; prenant l'initiative d'une enquête sur les précautions à envisager pour le choix, la conservation et le déplacement des monuments antiques ; étudiant le mécanisme de l'altération de ceux-ci sous l'influence des agents atmosphériques. Ses observations ont été brièvement consignées dans des procès-verbaux, mais la plus grande partie de ses notes ont été perdues dans les tribulations du retour ; ses papiers inédits renferment cependant quelques travaux achevés ou ébauchés, que je me propose d'examiner de près plus tard.

Au début de 1799, malade, gêné dans ses projets d'exploration par la tournure que prenaient les opérations militaires, influencé surtout par une autre raison qui apparaîtra plus loin, Dolomieu s'embarqua le 7 mars à Alexandrie, avec les généraux Dumas et Manscourt et son jeune élève, Cordier, qui devint plus tard membre de cette académie. Leur navire échappa à la poursuite des croiseurs ennemis, mais, assailli par la tempête, il ne tarda pas à faire eau de toutes parts et, après une dangereuse navigation de treize jours, il dut se réfugier dans le port de Tarente. La contre-révolution venait d'éclater en Calabre, les passagers, considérés comme prisonniers de guerre, furent jetés en prison. Après une dure captivité de plus de deux mois, que Dolomieu utilisa philosophiquement à lire Pline et à en extraire des notes sur la minéralogie que j'ai retrouvées dans ses papiers, ils furent dirigés sur Messine, non sans avoir été consciencieusement volés, à l'exception toutefois de Dolomieu relativement épargné à ce point de vue, sur l'ordre du cardinal Ruffo. Mais le 12 prairial, à la suite d'une dénonciation des chevaliers de Malte siciliens habitant Messine, il était brusquement séparé de ses compagnons et écroué comme criminel d'État sur l'ordre de la cour de Palerme. Transféré à la prison de la ville, après avoir été complètement dépouillé, enfermé dans un cachot presque sans lumière, à peine aéré, pendant vingt et un mois, il fut soumis aux rigueurs les plus cruelles, torturé par un geôlier barbare qui s'évertuait notamment à l'abreuver de fausses nouvelles sur les événements politiques et militaires de son pays.

Dolomieu avait pu dissimuler quelques livres, il s'en servit pour y consigner des notes, écrites à l'aide d'esquilles de bois et d'encre confectionnée avec la fumée de sa lampe.

J'ai retrouvé dans la bibliothèque du muséum un de ces volumes échappé à l'inventaire des manuscrits de cet établissement : il m'a fourni d'intéressants renseignements. Quelques pages peuvent en être utilement détachées.

Ce livre est la Minéralogie des volcans de Faujas de Saint-Fond, publiée en 1784 et dans laquelle il est souvent question de l'œuvre scientifique de Dolomieu lui-même ; d'une écriture fine, le prisonnier en a couvert les pages blanches, les marges, parfois les interlignes.

Sur le verso du feuillet de garde est inscrite une émouvante invocation :

« Je prie la personne quelconque entre les mains de qui ce livre peut tomber, je la supplie pour toutes les considérations qui peuvent l'émouvoir, par tous les motifs qui doivent toucher sa sensibilité ou intéresser son honneur ou sa délicatesse, je la supplie pour tout ce qu'elle peut avoir de plus cher, de le faire remettre en France à ma sœur Alexandrine de Drée, née Dolomieu. Elle demeure ou à Paris, rue de Lille, près de la rue de Beaune, ou à Châteauneuf, près de Roanne, département de Saône-et-Loire.

Je prie ma chère sœur Alexandrine Drée de donner « dix louis d'or », équivalent de soixante ducats de Naples, à la personne qui lui remettra ce livre, lequel est le dernier témoignage de ma tendresse pour elle.

DÉODAT DOLOMIEU, membre de l'Institut national. »

Le titre porte des instructions à ses héritiers ; plus loin, ce sont des notes relatives aux débuts de l'expédition d'Égypte, à la prise de Malte, à son retour, le journal de sa captivité pendant l'année 1800, puis de véritables litanies intitulées Contraste de ma situation actuelle avec mes goûts et mes habitudes, écrit en prison, à Messine, juillet 1799.

C'est, sous une forme qui ne manque pas de poésie, une sorte de portrait moral que l'auteur a tracé de lui-même.

« Je mettais un tel prix à ma liberté, j'étais si jaloux de mon indépendance, que la crainte d'avoir compromis ces idoles chéries a fait hâter mon retour d'Égypte. Mon association à une entreprise militaire qui me mettait (quoique d'une manière indirecte) sous les ordres d'un général, fatiguait mon imagination et cependant ce général était Bonaparte.

Maintenant, je suis sous la dépendance la plus directe et la plus absolue d'un geôlier. Cet homme a sur moi une autorité illimitée ; il peut exercer sur ma personne toutes les vexations, toutes les barbaries qu'il voudra imaginer, sans craindre de ma part aucun retour, sans qu'il me reste aucun moyen d'avoir justice, sans que je puisse même intéresser l'humanité, ni exercer la commisération de personne. Et cependant, je vis encore !

La passion, qui m'entraînait à la contemplation des phénomènes de la nature était si forte que chaque année, lorsque le printemps venait rendre la vie au règne végétal et donner une nouvelle action à tous les êtres organisés, toutes les beautés de l'art perdaient leur attrait pour moi. L'enceinte de Paris me paraissait étroite, son atmosphère épaisse et pesante. Mon imagination avait besoin de plus d'espace, mes affections voulaient d'autres objets et mes goûts d'autres plaisirs. Aussi, chaque année, je m'élançais vers quelques chaînes de montagnes, et j'allais sur leurs sommets chercher ces émotions profondes que procure toujours la vue de très grands objets, et m'y livrer à la méditation sur la formation du globe, sur les révolutions qu'il a éprouvées, sur les causes qui ont changé et modifié ses formes, et qui ont produit l'état où nous le voyons.

Mes pensées devenaient plus vastes et mes conceptions plus étendues à mesure que je m'élevais plus haut : mon horizon avait moins de bornes. Maintenant, enfermé dans un espace de douze pieds de longueur, dix de largeur et de hauteur, je n'ai à contempler que ma propre misère et à réfléchir que sur les jeux de la fortune et sur la bizarrerie de ma destinée. Mes regards ne se portent que sur quatre murs, anciennement blanchis, et dont la nudité serait absolue sans le travail des araignées ; et la seule échappée de vue qui me soit parfois permise ne s'étend que jusqu'à l'enceinte de la chambre voisine. Il faut pour pénétrer jusque-là que mon geôlier, après avoir fait mouvoir avec fracas quatre verrous et autant de serrures, entr'ouvre les doubles portes qui m'isolent de la nature entière. Et cependant, je vis encore !

J'avais tant d'amour pour mon pays, tant de sollicitude pour sa prospérité, que ne pouvant me sacrifier pour lui, ni lui être utile qu'en cultivant et en enseignant les sciences, je suivais au moins avec un intérêt extrême le cours des événements qui devaient consolider sa liberté, affermir sa puissance et le conduire à une paix glorieuse. J'applaudissais à toutes les actions valeureuses de nos soldats et à l'habileté de nos généraux. Et je me félicitais en voyant l'éclat de nos armes faire presque disparaître les crimes produits par la Révolution et en éclipser les malheureuses époques.

Maintenant, sacrifié sans avantage pour ma patrie, rendu entièrement inutile à la chose publique, je suis condamné à ne plus rien savoir de ce qui la concerne. Je ne connaitrai plus ceux qui dirigeront sa fortune ni ceux qui influeront sur son bonheur. J'ignorerai quand la discorde et la guerre auront cessé de faire retentir la terre de leurs clameurs sanguinaires. Je n'apprendrai pas quand la paix bienfaisante viendra consolider l'humanité, rendre le calme aux nations agitées et donner de l'activité au commerce, à l'agriculture et aux arts. Et cependant, c'est par le seul espoir que ma destinée doit être attachée à cet événement que je vis encore ! »

Il continue ainsi assez longuement à égrener le chapelet de ses souvenirs et de ses regrets ; il s'apitoie ensuite sur les siens et termine en évoquant l'amie de jeunesse, à laquelle je faisais allusion au début de cette notice :

« Vous m'attendez, mon amie. Dieu sait pour combien de temps vous m'attendrez, comme lui seul sait encore si ce n'est pas en vain que vous m'attendez, et moi aussi j'attends, j'attends avec impatience la fin de chaque jour, de chaque semaine, de chaque mois, de chaque... parce que chaque instant de passé est gagné sur l'avenir. Mais qu'il arrive lentement cet avenir ! Ce n'est plus pour moi que le temps a des ailes, il n'a que des mains de plomb, avec lesquelles il m'écrase. Les jours ont pour moi autant d'heures qu'ils ont de minutes pour les autres. Et mes nuits ! comment pourrais-je en exprimer la durée... »

À ces impressions qui le concernent personnellement, succèdent l'énumération des principaux de ses amis et le portrait de quelques-uns d'entre eux, portraits tracés d'une touche délicate, ne manquant ni de finesse, ni parfois d'une pointe de malice, sans cesser d'être bienveillants. Nous y trouvons des inconnus pour nous, mais aussi plusieurs de nos anciens confrères :

« Haüy. - Lorsque avec de l'esprit, des connaissances profondes et très variées, du talent pour écrire, de la méthode, de la perspicacité et de la patience pour suivre la découverte des moindres phénomènes de la nature, on a acquis une réputation méritée, on pourrait ne plus affecter une aussi grande modestie, et prendre le ton assuré qui convient à la propre opinion que l'on a de sa capacité. Vous pouvez donc, mon cher collègue, occuper tout votre siège lorsque vous êtes dans le monde et votre place y sera bien remplie. »

« Brongniart. - On peut très bien être content de son lot quand on possède un esprit très juste, une conception aisée, des idées bien claires et une élocution facile ; et l'on fait autant pour les sciences, lorsqu'on les enseigne parfaitement bien, que lorsqu'on avance de quelques toises les bornes qui terminent leur carrière. Un très habile professeur figure aussi parmi les hommes illustres. Laissez donc l'imagination en partage à cette jeune sœur qui par une autre voie, marche a la célébrité. Le talent qu'elle exerce ne saurait s'en passer. Puisse-t-elle ne pas nuire au bonheur ! Le vôtre est fondé sur des chances plus favorables. »

« Cordier. - Jeune homme qui a de l'esprit et qui pourra figurer dans la carrière des sciences. Sa conduite envers moi, pendant tout le temps qu'il m'a accompagné a été parfaite, toujours mesurée, toujours attentive, toujours obligeante. Aussi mes sentiments pour lui sont ceux d'un père. J'aurais voulu qu'on le fit moins ressouvenir qu'il porte une jolie figure. Je désire que des avantages précoces ne dilatent pas trop son amour-propre. Mais le temps fanera l'une, la fréquentation du monde contiendra l'autre et toutes les excellentes qualités resteront. »

« Deleuze. - Lorsque vous croyez aveuglément à la vertu des femmes, dormez-vous ? Lorsque vous racontez les prodiges du magnétisme, rêvez-vous ? pourraient demander ceux qui vous connaissent peu. Mais pour moi ces deux opinions, que le beau monde réprouve, s'expliquent très bien : la première, par les exemples pris dans votre société et que vous avez généralisés ; la seconde, par le désir de soulager les maux de l'humanité qui fait supposer de la réalité à de seules espérances. Conservez ces douces illusions, car vous prouvez qu'on peut s'y livrer avec beaucoup d'esprit et de connaissances et qu'elles n'empêchent pas d'être très bon botaniste. »

Après ses amis, les femmes de ses amis et ses amies.

« Mme Perpétue Bergasse. Peu de femmes ont possédé d'aussi beaux yeux : aucune n'a eu un aussi doux regard, et si la nature les avait toutes douées d'autant de moyens de séductions, avec si peu de désir de les employer l'art de la coquetterie n'aurait jamais été inventé. L'homme célèbre qui a défendu la cause des mœurs méritait bien une pareille épouse. D'ailleurs, il suffit d'être née Dupetit-Thouars pour avoir plus d'un droit à mon intérêt. »

« Mme Pastoret. Comment aimer un mari qui ressemble un peu à un albinos, quoique d'ailleurs homme d'un grand mérite et de beaucoup d'esprit, lorsqu'on possède une figure, des charmes et des talents qui rendent aimable à tout le monde ? Mais aussi, comment être constamment heureuse quand on confie sa félicité au plus volage des dieux ? L'âge vient qui conciliera tout cela, et la femme parfaitement aimable restera au mari, sans qu'il puisse envier à la société l'agrément qu'elle continuera à y répandre. »

Et, pour terminer, une pointe de regret.

« Mme de Maulde. La vivacité de ses yeux, l'activité de ses manières pourraient faire illusion sur sa patrie, si sa franchise et son obligeance ne rappelaient qu'elle est flamande. Bonne, aimable, sensible, enjouée. Ah ! madame de Maulde, pourquoi ne nous sommes nous pas connus dans notre jeunesse ! »

Un autre manuscrit de Messine est entièrement consacré à la science, c'est sa Philosophie minéralogique, mais ici, la minéralogie n'occupe que peu de place, quelques pages seulement, consacrées à l'étude du caractère physique de la « ténacité ». Était-ce un apologue ?

Après l'emprisonnement définitif de Dolomieu, son disciple Cordier avait réussi à gagner la France, apportant des précisions sur le triste sort de son maître.

La notoriété du savant, l'intérêt patriotique soulevé par l'expédition d'Égypte et rejaillissant sur tous ceux qui y avaient été mêlés font comprendre l'émotion profonde avec laquelle fut appris en France l'attentat au droit des gens commis sur la personne de Dolomieu.

Les trois classes de l'Institut firent en sa faveur une pressante démarche auprès du Directoire. Le ministre des relations extérieures, Reinhard, rédigea, et non sans éloquence, une note diplomatique en appelant à l'opinion publique du monde civilisé.

Bien que l'on fût alors fort loin de l'entente cordiale, l'Institut n'hésita pas à s'adresser à Sir Joseph Banks, l'illustre président de la société royale de Londres, qui avait donné déjà tant de preuves de son inlassable dévouement à la défense des intérêts de la science et des hommes de science, quel que fût le pavillon qui les couvrît. Sir Joseph ne démentit pas les espoirs fondés sur lui : il s'entremit activement auprès des ministres de son pays, cherchant en outre à intéresser à ses efforts l'explorateur du Vésuve, Sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, Lady Hamilton si bien en cour à Naples et Lord Nelson, commandant la flotte anglaise de la Méditerranée.

Tout en ne cachant pas les difficultés qu'il allait rencontrer sur sa route, il répondit : « Je prie cependant mes respectables amis de l'Institut national d'être assurés que je continuerai sans relâche et avec le même zèle à diriger mes efforts vers tous les points d'où je pourrai espérer quelque succès, tant que l'homme de mérite qui en est l'objet sera dans une situation où les bons offices de ses amis pourront lui être utiles. »

L'Institut tint à prouver à sa sœur aînée de Londres que son président n'avait pas obligé des ingrats. Lorsque, le 26 décembre 1801, la première classe eut à pourvoir aux sièges d'associés étrangers prévus par sa constitution, ce fut à sir Joseph Banks qu'elle attribua la première place. De 1801 à 1803, quatre autres sièges sur cinq, furent attribués à des savants anglais, Maskelyne, Priestley, Herschel, Cavendish. Il semblait alors qu'il était permis à la science de planer dans de hautes régions, sereines, d'où elle pouvait dominer l'âpreté momentanée des luttes politiques et militaires entre les peuples. Vous savez comment aujourd'hui, et par qui, a été abolie une telle conception et par quelle infranchissable barrière elle a été remplacée !

Pendant ce temps, le Gouvernement consulaire ne restait pas inactif. La correspondance d'Alquier, conservée aux archives du ministère des affaires étrangères, montre que notre ambassadeur à Madrid sut habilement intéresser à la cause de Dolomieu le roi auprès duquel il était accrédité. Avec une noblesse de caractère qui semble être une tradition chez les souverains d'Espagne et dont ont bénéficié, dans les tragiques circonstances actuelles, tant des nôtres, eux aussi, emprisonnés ou cruellement arrachés à leurs foyers en violation du droit des gens, Charles IV écrivit personnellement et à deux reprises au roi des Deux-Siciles pour faire appel à son humanité et pour l'exhorter à mettre Dolomieu en liberté.

Dolomieu lui dut sans doute la vie. Le premier ministre de Naples, Acton, refusa sa liberté, mais donna la promesse, qui fut tenue, de ne pas livrer le prisonnier, comme il en était question, à l'empereur Paul Ier, grand maître de l'Ordre de Malte reconstitué en Russie ; il fournit en même temps des assurances et des précisions sur des mesures de bienveillance soi-disant prises en sa faveur, mais il résulte de la comparaison de la date de sa lettre et du journal de captivité de Dolomieu que ce ne furent là que de mensongères paroles.

D'autre part, une note des archives nationales, rédigée pour le premier consul et faisant allusion à un autre projet de médiation, permet de comprendre un bref billet à Talleyrand, publié dans la correspondance de Napoléon Ier :

« Milan, 15 prairial an VII (4 juin 1800).

Je n'approuve pas, citoyen ministre, toutes ces petites intercessions que l'on fait pour Dolomieu ; cela avilit le gouvernement sans aucun résultat et je trouve l'idée de faire intervenir le pape extrêmement inconvenante ; je désire que cela n'ait pas lieu.

BONAPARTE. »

Les événements allaient prouver que, malgré ce refus, le premier consul ne se désintéressait pas du sort de son confrère de l'Institut.

Les chaînes si bien rivées, que n'avaient pu rompre ni les efforts des savants ni l'habileté des diplomates, ni enfin le dévouement d'amis, connus ou inconnus, le canon de Marengo allait les faire tomber. Dans une dépêche au baron de Thugut, ministre des affaires étrangères à Vienne (26 septembre 1800), et dans une lettre à Talleyrand (2 février 1801), Bonaparte fit savoir que la liberté de Dolomieu devait être l'une des conditions à imposer au roi des Deux-Siciles ; et il en fut ainsi. L'article VII de l'armistice qui précéda de quelques jours la signature de la paix de Florence (20 mars 1801) spécifie que : « Le citoyen Dolomieu, le général Dumas et le général Manscourt, tous les Français faits prisonniers à leur retour d'Égypte seront rendus sur-le-champ. »

Quelques jours plus tard, Dolomieu était libre et de Florence il adressait (28 mars) au président de l'Institut l'expression de sa gratitude émue à tous ceux qui s'étaient intéressés à son infortune.

Arrivé au terme de cette dramatique histoire, il est permis de se demander quelle fut la cause véritable des insolites rigueurs, et spéciales à lui, avec lesquelles fut traité Dolomieu. Et ici, il me faut quitter le terrain solide des faits démontrés et même démontrables.

L'accusation d'avoir contribué à la prise de Malte par Bonaparte ne fut qu'un prétexte. La haine portée à tout ce qui était français du nouveau régime par la reine Marie-Caroline d'Autriche, entre les mains de laquelle le faible Ferdinand II avait abandonné tout pouvoir effectif, ne suffit pas non plus à expliquer les raffinements de cruauté déployés à son égard.

Il faut chercher autre chose. Dans sa jeunesse, Dolomieu avait été reçu avec distinction par cette souveraine ; puis, brusquement, l'entrée de son royaume lui avait été interdite sans prétexte avoué. Plus tard, l'entourage de Marie-Caroline se montra ouvertement favorable à la camarilla qui combattit Dolomieu avec tant d'acharnement ; lorsque, gravement compromis dans le procès Cagliostro, le bailli de Loras, son irréductible ennemi, dut quitter Malte et Rome, il trouva un refuge auprès d'Acton, le favori tout puissant, à Naples.

Tous ces faits ne doivent-ils pas être reliés entre eux et ne portent-ils pas à penser que ce furent surtout de vieilles, de multiples, de complexes rancunes accumulées qui trouvèrent à se satisfaire sans danger sur l'infortuné géologue, jeté par la tempête sur les côtes de ce royaume de Naples, jadis illustré par ses travaux ?

La rentrée de Dolomieu en France fut triomphale. Après un court séjour à Paris pendant lequel il inaugura au Muséum le cours de minéralogie dont il avait été chargé en janvier 1800, au lendemain de la mort de Daubenton, en hâte, il voulut revoir ses chères montagnes.

Accompagné dans les Alpes par quelques fidèles il parcourut encore une fois le Dauphiné, la Savoie et la Suisse, où il fut reçu avec enthousiasme par une foule d'admirateurs et d'amis.

Il vint ensuite à Châteauneuf, en Charollais, chez sa sœur et son beau-frère Étienne de Drée afin d'y préparer un voyage en Saxe, où il devait se rencontrer avec Werner [Abraham Gottlob Werner], mais ce ne fut que pour y mourir après quelques jours de maladie (16 novembre). Il avait cinquante et un ans.

Dolomieu a été inhumé à Châteauneuf, près de La Clayette (Saône-et-Loire). Son corps doit reposer dans le caveau de la famille de Drée, mais son cœur fut placé dans une urne d'une porphyrite noire à grand cristaux de feldspath blancs, qui surmonte un beau prisme de basalte d'Auvergne, supporté lui-même par un socle de peperino d'Albano et de marbre (brèche violette) ; ce petit monument, qui faisait partie de la collection de son beau-frère se trouve aujourd'hui à l'entrée de la galerie de minéralogie du Muséum (Voir sa description et son dessin). Sur la demande de la marquise de Drée, le cœur de son frère fut, lors de son décès, transporté dans sa propre tombe à Dolomieu. Dans le parc du château du Banchet à Châteauneuf, elle avait fait élever un petit monument constitué par un bloc de granite rouge du pays.

- II -

Tel fut l'homme, voyons qu'elle fut son œuvre.

Elle offre une remarquable unité ; elle embrasse tous les points de vue envisagés de son temps dans la connaissance du monde minéral : minéralogie, lithologie, géologie, physique du globe, mais ce fut surtout dans l'étude des volcans et de leurs produits qu'il a marqué sa trace. Il importe donc avant tout de fixer la portée de ses travaux dans cette discipline. Pour cela, une rapide incursion dans le passé est nécessaire.

En 1752, un membre de l'Académie des sciences, Guettard, voyageant en Auvergne, y découvrit, à Volvic et dans le voisinage, les premiers volcans éteints qui aient été reconnus en dehors des régions où existent des volcans actifs et il constata que ces volcans morts ne diffèrent des vivants que par leur silence. Quelque dix ans plus tard, un autre membre de l'Académie, Desmarest, inaugurait dans la même partie de la France une série de longues recherches qui allaient ouvrir une voie nouvelle à la géologie. Non seulement il confirma l'opinion de Guettard sur l'origine des Puys, mais, embrassant l'ensemble de l'Auvergne, il put relier entre elles toutes les modalités si diverses du gisement des laves de cette province.

À l'aide d'observations nombreuses et d'interprétations véritablement géniales, il sut, dès cette lointaine époque, établir des périodes dans la succession des éruptions de ces vieux volcans. Il reconnut l'influence exercée sur eux par l'érosion atmosphérique, il reconstitua la marche progressive des phénomènes qui ont détruit peu à peu les cônes à cratère, entrainé au loin leurs scories, balayé et raboté la surface scoriacée de leurs coulées, dissociant celles-ci en lambeaux épars pour atteindre d'abord leur substratum granitique, pour y creuser ensuite de profondes vallées, vallées qui aujourd'hui sont dominées de part et d'autre par des plateaux plus ou moins horizontaux, derniers vestiges de puissants épanchements, jadis continus. Il démontra ainsi l'identité des laves noires constituant les cônes et des basaltes en masses continues ou divisées en belles colonnades prismatiques, laves et basaltes jusqu'alors considérés comme des roches d'origine différente. Par voie d'analogie, il établit ensuite la nature volcanique des basaltes, signalés déjà dans de nombreuses régions de l'Europe.

Et bientôt se multiplièrent en France les découvertes d'autres centres volcaniques, aux environs de Montpellier, et surtout dans le Velay, dans le Vivarais, sur lesquels Faujas de Saint-Fond publia, en 1778, un monumental ouvrage.

C'est à cette époque que Dolomieu, initié par Faujas à ces passionnantes études, débuta, comme géologue, par la découverte des roches volcaniques de Lisbonne.

La vérité était en marche, elle semblait ne devoir pas s'arrêter, quand, du fond de l'Allemagne, s'éleva un orage qui devait pendant de longues années profondément troubler et diviser le monde géologique.

Werner, le célèbre professeur de Freiberg à la suite d'une visite à la montagne de Stolpen en Saxe, que couronne une coulée basaltique, annonçait comme une importante découverte que le basalte ne saurait être de nature volcanique, qu'il est d'origine aqueuse, faisant sienne ainsi une opinion déjà formulée par Bergmann et, chose plus singulière, par Guettard, l'inventeur des volcans d'Auvergne. Quant aux volcans actifs, ils ne constituaient pour Werner qu'un phénomène superficiel, de minime importance, pour l'explication duquel il faisait appel à une théorie fort ancienne déjà ; il leur donnait pour cause l'inflammation de couches sous-jacentes de houille. À ces yeux, l'analogie minéralogique des laves et des basaltes n'était point un obstacle, il l'expliquait d'une façon simpliste en déclarant que les laves ne sont que du basalte d'origine aqueuse fondu par les volcans, sur lesquels il se trouvait placé occasionnellement.

Telle était l'autorité de Werner qu'en dépit de l'évidence, ses idées se propagèrent avec rapidité et que la bataille ne tarda pas à devenir générale entre ses partisans et ceux qui tenaient pour l'origine volcanique du basalte. Le débat des neptunistes et des vulcanistes est trop connu pour qu'il soit opportun d'insister, mais il devait être rappelé pour permettre de situer les travaux de Dolomieu dans cette question, je ne dis pas dans cette controverse, car il ne fit pas œuvre de polémiste. Son œuvre descriptive principale consiste en de longues recherches sur les volcans de l'Italie méridionale. Il avait vu couler les laves du Vésuve et de l'Etna, il avait scruté leurs cratères et minutieusement suivi leurs épanchements. Il ne douta jamais de l'origine profonde de leurs laves ; il fut vulcaniste avant l'invention de cette épithète et il le resta envers et contre tous.

Son premier livre est consacré aux îles Éoliennes. Dès 1781, il a mis en évidence la réunion dans ces îles de volcans arrivés à des phases différentes de leur évolution : un volcan en activité continue depuis les temps les plus reculés, mais sans grand paroxysme, Stromboli ; un volcan de régime tout autre, à éruptions rares, mais violentes, caractérisées par de puissantes explosions et, en 1775, par une coulée de verre, Vulcano ; des fumerolles de nature et de température variées, ainsi que des sources thermales ; enfin, des volcans éteints, à appareils intacts ou démantelés, Lipari. etc.

Dans ces derniers, Dolomieu a cherché à reconstituer la place des centres éruptifs en observant la disposition des couches de matériaux de projection et il s'est essayé à déterminer leur âge relatif. Dans tous, il a tenté de préciser la nature des produits émis, insistant surtout sur les laves blanches et légères, sur les ponces et les obsidiennes, montrant en particulier que ces deux dernières roches ne sont que deux aspects d'une même matière.

Éteints aussi et profondément érodés sont les volcans des îles Ponces, que Dolomieu décrivit en 1784 et dans lesquels il retrouva des laves blanches, à délit prismatique, et de nombreux types de tufs parmi lesquels il établit une distinction entre ceux d'origine boueuse et d'autres, de formation sous-marine.

Il étudia aussi les îles Ischia et Procida, complétant les descriptions d'Hamilton par l'examen de leurs roches, qu'il rapprocha, à juste titre, de celle des Champs-Phlégréens.

En Sicile, l'Etna et les îles Cyclopes ont fourni à Dolomieu l'objet d'intéressants mémoires, mais plus importante est son étude sur cette partie de l'île appelée le « Val di Noto », située au nord-ouest de Syracuse. Il y découvrit des restes de volcans plus anciens que le majestueux Etna. Leurs produits, laves, conglomérats et tufs basaltiques d'origine sous-marine, alternent avec des sédiments calcaires d'âge tertiaire. Cette association de formations d'origine aqueuse et de produits ignés n'était pas sans troubler profondément les naturalistes d'alors. Dolomieu reconnut là des analogies avec ce qu'il avait vu en 1778 à Lisbonne. C'est dans le même travail qu'il décrivit le lac Palius et ses émissions d'acide carbonique et de bitume.

Enfin, à l'extrémité occidentale de la Sicile, dans la région exclusivement sédimentaire, située entre Aragona et Girgenti, il a étudié un curieux phénomène, déjà connu depuis longtemps sous le nom de « macaluba » et qu'il a décrit sous celui de « volcan d'air ». Au milieu d'une plaine, se dressent de petits monticules d'argile, d'où s'échappent, d'une façon discontinue, des jets de boue froide, un peu salée, se répandant sur leurs flancs à la façon des laves. Cette boue est amenée au jour par des dégagements de gaz dont les bulles viennent crever à l'air, ce sont des salzes dont les gaz sont d'origine superficielle. Dolomieu semble avoir été le premier à en donner une description détaillée et correcte.

En écrivant quelque part « la partie la plus importante de la minéralogie qui est la lithologie », Dolomieu a défini ses tendances et le caractère original de son œuvre. La véritable fin de ses travaux sur les volcans a toujours été l'étude de leurs produits et la recherche de leur mode de formation, aussi faut-il parler lithologie pour bien faire comprendre ses idées sur le volcanisme.

La lecture de ce qu'il a écrit dans ce domaine met en évidence les difficultés insurmontables auxquelles se heurtait alors quiconque étudiait les roches avec un programme aussi audacieux. Aujourd'hui, les propriétés des minéraux sont complètement connues dans leurs grands traits et parfois dans leurs menus détails. Grâce à l'emploi du microscope polarisant qui permet d'étudier les délicates propriétés optiques des cristaux, grâce aux finesses de la docimasie, la détermination de la composition minéralogique et chimique, ainsi que de la structure des roches n'est plus qu'un jeu.

Ces méthodes fournissent des bases précises aux spéculations qu'il est possible d'imaginer sur leur genèse et d'approfondir, grâce à toutes les ressources théoriques des sciences physiques et chimiques et grâce aussi à l'expérimentation directe dans le laboratoire.

Mais alors, tout était à connaître, toutes les méthodes étaient à créer ; et, comme les progrès d'une science sont solidaires de ceux des sciences voisines, la marche en avant a été et ne pouvait être qu'extrêmement lente. La lithologie vraiment scientifique ne date guère que d'une cinquantaine d'années : dans bien des cas, le lithologiste de ces temps héroïques pouvait être comparé à un observateur curieux, n'ayant que ses sens et son bons sens pour scruter un mur derrière lequel il avait conscience qu'il se passait quelque chose.

On peut dire que Dolomieu a fait aussi bien qu'il était possible de faire avec les armes si frêles qu'il avait entre les mains. Malgré l'inexactitude de certaines de ses idées et l'imprécision de beaucoup des résultats acquis, il est intéressant de les passer en revue, car on trouve les germes de notions qui, complétées ou rectifiées depuis lors, ont joué un rôle important dans l'histoire de la science.

Dans le système de Dolomieu, les roches constituant l'écorce terrestre étaient distribuées, suivant leur mode de formation, en quatre grands groupes, le terrain de précipitation, les terrains de sédiment et de transport et enfin le terrain volcanique.

Les préoccupations de genèse tiennent la première place dans ses classifications, ce qui explique à la fois leur intérêt et le succès qui les a accueillies, mais aussi leur faiblesse.

Le terrain de précipitation, qu'il qualifiait de « primordial », comprenait non seulement le granite, mais toutes nos roches éruptives, à l'exception des volcaniques, tous nos schistes cristallins et d'une façon plus générale l'ensemble des roches métamorphiques. À l'exemple du chimiste Rouelle, il les regardait comme résultant de la cristallisation simultanée de leurs minéraux constitutifs dans un fluide. Il savait fort bien que ces minéraux ne sont pas solubles dans l'eau, aussi pensait-il que celle-ci avait été accompagnée d'un composé chimique qui rendait leur dissolution possible et qui avait disparu sans laisser de traces : il avait une idée, encore confuse, de la notion de minéralisateurs. Par contre, il considérait l'eau comme le dissolvant ou le véhicule unique des sédiments et des roches de transport.

Quant aux roches volcaniques, dont il a toujours proclamé l'origine ignée et intratellurique, il ne les regardait pas, ainsi que nous le faisons aujourd'hui, comme résultant de la consolidation d'un magma originellement fondu ; à ses yeux, elles proviennent de la fusion, sous l'influence des feux souterrains, de roches profondes déjà consolidées appartenant au terrain primordial. Une opinion analogue sur la fusion de roches déjà consolidées avait été émise avant lui, mais, tandis que ses prédécesseurs voyaient dans le granite l'origine de toutes les laves, Dolomieu démontrait l'impossibilité d'une telle hypothèse et admettait que leur diversité tient à ce que chacune d'entre elles tire son origine d'un type spécial de roche primordiale ou d'un mélange de roches primordiales différentes ; il expliquait ainsi l'association si fréquente, dans tant de régions volcaniques, de roches de composition minéralogique opposée, alors que dans d'autres, possédant un substratum homogène, les laves n'ont varié de composition ni dans le temps ni dans l'espace. On sait que cette hypothèse de la fusion de roches préexistant dans la profondeur pour expliquer la genèse de certaines roches éruptives n'a pas complètement disparu de la science et qu'il est encore des géologues qui considèrent le granite comme résultant de la fusion de sédiments au fond de géosynclinaux.

Les idées de Dolomieu sur la genèse des laves avaient été influencées par deux ordres de faits.

La fusion des silicates fabriqués par l'industrie fournit des émaux ou des verres, transparents quand ils ne sont pas trop colorés, mais en tout cas homogènes. Dans la nature, au contraire, de tels émaux, de tels verres sont exceptionnels ; les laves sont essentiellement des produits pierreux et hétérogènes. Pour chercher à lever cette contradiction, Dolomieu avait fait appel à la méthode expérimentale : au cours d'expériences en grand, réalisées avant 1793 dans la verrerie du Creusot, où l'on s'essayait à faire des bouteilles avec du basalte fondu, il avait vu les creusets remplis par un verre parfait ; leurs parties profondes avaient bien pris parfois un aspect terne, analogue à celui d'une porcelaine noire, mais la différence était grande encore avec le basalte, à pâte finement cristalline, ayant servi de point de départ et dont les grands cristaux macroscopiques avaient disparu pour ne pas revenir.

Et Dolomieu de se hâter trop vite de conclure que le basalte n'est pas le résultat d'une véritable vitrification comparable à celle du verre, qu'il a dû se produire grâce à un mode de fusion spécial. S'il avait eu à sa disposition le microscope polarisant, il eût vu que la texture du fond de ses creusets était due à la présence de cristaux qui, à la forme cristallitique près, étaient identiques à ceux de la lave naturelle.

Quelques années plus tard, Sir James Hall devait réaliser une expérience analogue à l'aide du whinstone, mais, éclairé par une cristallisation rencontrée accidentellement dans une verrerie, il eut l'idée de recuire le verre ainsi obtenu et, suivant les conditions de ce recuit, il vit apparaître une cristallinité de plus en plus accentuée, rapprochant de plus en plus le produit artificiel de la lave naturelle. Il fit ainsi ressortir l'influence de la vitesse du refroidissement sur la cristallisation des magmas, influence qui a été définitivement éclairée, quatre-vingts ans plus tard, par les mémorables expériences de nos confrères Fouqué et Michel-Lévy.

Le second fait qui avait frappé Dolomieu consiste dans l'existence des grands cristaux qu'il avait vu surgir tout formés dans les courants de lave fluide du Vésuve et de l'Etna, à leur sortie des fissures du sol, cristaux identiques à ceux contenus dans les vieilles laves des mêmes volcans. Parmi ces minéraux venant de la profondeur, il en est, telle l'amphibole, dont la fusibilité est plus grande que celle qu'il supposait aux laves elles-mêmes, d'après certaines observations faites en 1794 à Torre del Greco lors de l'invasion de la ville par les flots de matières en fusion vomies par le Vésuve.

Comment expliquer l'origine de ces cristaux ?

Dolomieu avait envisagé une série d'hypothèses. Il rejetait celle suivant laquelle ils auraient été arrachés à des roches étrangères ; il admettait donc qu'ils avaient la même origine que le milieu qui les englobe, mais la viscosité des magmas fondus lui semblait incompatible avec une cristallisation in situ, il était ainsi conduit à regarder ces cristaux comme des restes, non encore fondus, des roches primordiales ayant servi de base à la lave. Je noterai en passant que c'est cette conception, adoptée par Haüy, qui a conduit ce grand minéralogiste à appeler « pyroxène », c'est-à-dire étranger au feu, l'un des minéraux les plus fréquents parmi ceux qui entrent dans la composition des courants embrasés des volcans.

De ces diverses considérations Dolomieu tirait les conclusions suivantes : les laves ne résultent pas d'une simple fusion ; elles coulent à une température inférieure à celle qui est nécessaire pour les fondre dans le laboratoire ; lorsqu'elles s'épanchent, « elles portent donc en elles une substance capable d'entretenir leur fluidité ».

Et comme il avait vu dans les cratères des volcans des sublimations de cristaux de soufre, comme il en avait recueilli à l'orifice de leurs fumerolles, comme enfin il avait constaté l'abondance des dégagements d'acide sulfurique et d'hydrogène sulfuré au cours des éruptions, il en déduisait que cette substance ne pouvait être que le soufre ; dans la profondeur, ce soufre donne de la fluidité à la lave pensait-il, puis arrivé à la surface du sol, il abandonne, il brûle en se combinant à l'oxygène de l'air et le magma peut alors se consolider, non pas à l'état de verre, mais sous une forme pierreuse.

On voit, en définitive, que le rôle que Dolomieu faisait jouer au soufre était d'abaisser le point de fusion des magmas, ce n'est autre que celui attribué aux sels alcalins, aux gaz et à la vapeur d'eau dans la plupart des théories modernes. Le choix du soufre était aussi malheureux que la conclusion concernant la vitrification. Dolomieu a bien suggéré l'idée de faire à son sujet des expériences, mais il ne les a pas réalisées, ce qui n'eût pas manqué d'ébranler sa confiance dans la validité de son hypothèse.

Quoi qu'il en soit, on doit voir dans celle-ci un germe de la doctrine des minéralisateurs qui, appuyée sur des données expérimentales et sur des observations plus précises, a pris, entre les mains d'Élie de Beaumont, d'Henri Sainte-Claire Deville et de leurs successeurs, le développement que l'on sait.

Les vues théoriques dont je viens de donner un résumé sont celles que Dolomieu a exposées dans ses mémoires et dans ses livres, je les ai retrouvées, nettement exprimées, dans les notes manuscrites prises en 1796 à son cours de l'école des mines par Cordier, mais il semble bien que, l'année suivante, elles aient subi une importante évolution.

Dolomieu consacra une partie de l'an VI à parcourir l'Auvergne et il lut à l'Institut un récit de son voyage ; on y trouve un intéressant chapitre sur les volcans de cette région et sur la « volcanisation » en général.

Les volcans qu'il avait étudiés jusqu'alors, en Italie, sont localisés dans des régions sédimentaires. En Auvergne, les volcans se dressent sur un socle de granite : ils y sont parfois isolés, comme déposés à la surface du sol par une puissance gigantesque ; il est facile d'en préciser la forme et les détails, d'en suivre les contours nets et distincts, de trouver parfois à vif les cheminées qui ont amené à la surface leurs produits. Leur étude conduisit Dolomieu à déclarer qu'il est impossible d'échapper à la conclusion que leurs laves, dont la composition est différente de celle du granite, ont traversé celui-ci, se sont fait jour à travers sa masse imposante. Elles proviennent donc nécessairement d'un réservoir situé au-dessous du granite :

« C'est, écrit-il, à de grandes profondeurs dedans ou au-dessous de l'« écorce consolidée » du globe que résident les agens volcaniques ainsi que les bases de toutes les déjections ». Cette conclusion est en harmonie avec ses idées antérieures, mais il ajoute qu' « en admettant (la fluidité du centre du globe), tous les phénomènes relatifs aux volcans deviennent, de l'explication la plus simple, les agens volcaniques qui se réduisent à n'être que des fluides élastiques, ne feraient que soulever cette matière, de tout temps pâteuse et visqueuse, sur laquelle reposent nos continens, et qui les supporte sans peine, parce qu'elle a plus de densité que cette croûte extérieure. »

Pour la première fois apparaît sous la plume de Dolomieu la notion de la fluidité du centre du globe et celle d'un magma incandescent originellement visqueux dont la consolidation fournit directement les laves.

S'est-il rencontré avec Hutton, ou bien a-t-il eu connaissance du célèbre ouvrage The Theory of Earth, publié en 1795, et a-t-il été influencé dans une certaine mesure par les idées du savant écossais ? C'est là une question qu'il faut laisser sans réponse : le voyage en Auvergne n'a pas eu de lendemain ; après lui, ce fut l'Égypte, la captivité, puis la mort.

Après ce long exposé, quelques mots suffiront pour indiquer l'économie de la « distribution méthodique de toutes les matières dont l'accumulation forme les montagnes volcaniques » ; l'œuvre de prédilection de Dolomieu et qu'il n'a cessé de perfectionner. C'est un tableau, à la fois minéralogique et géogénique, de tous les produits des volcans. Fruit de la longue expérience acquise par un observateur perspicace dans des régions très diverses, il est basé sur des faits bien vus qui n'ont pas changé ; il vaut mieux que les idées théoriques que je viens de rappeler, qui, elles, n'ont pas toutes résisté à l'épreuve du temps. Ce tableau est resté exact, il demande seulement à être rajeuni par les acquisitions de la science moderne.

Les produits volcaniques étaient divisés par Dolomieu en cinq classes, d'inégale importance, dans lesquelles étaient successivement considérés ce que nous appelons aujourd'hui les « produits magmatiques », c'est-à-dire les laves résultant de la consolidation de la partie silicatée du magma, puis les éléments volatils de celui-ci, ainsi que les produits formés sous leur influence, chimique ou mécanique ; les fragments de roches arrachés au substratum par les explosions (les enclaves) et les agglomérats résultant de l'entassement des matériaux de projection ; les produits de l'altération des laves sous l'influence des fumerolles et des agents atmosphériques, etc.

Je n'insisterai que sur ce qui concerne les laves, parce que l'on y trouve une tentative d'étude rationnelle de ces roches au point de vue minéralogique et la première classification un peu détaillée qui en ait été proposée. Dolomieu les subdivisait en genres, d'après la nature de leur pâte et en espèces, d'après celle de leurs cristaux porphyriques. Ce principe, précisé depuis lors grâce à l'étude optique, s'est maintenu dans les classifications modernes.

Tandis qu'avant lui, l'on ne connaissait guère que les laves noires à faciès basaltiques, Dolomieu a institué à côté d'elles ses groupes des laves à base de pétrosilex et à base de granite qui correspondent aux divers types de trachytes, de rhyolites et d'andésites, et enfin celui des laves à pâte de leucite.

- III -

Imprégné, comme il l'était, des souvenirs classiques, épris de toutes les beautés de la Grèce et de la Rome anciennes dont l'Italie est parsemée, Dolomieu ne pouvait manquer d'étudier aussi avec ses yeux de naturaliste tous ces vestiges de l'art et de l'industrie antiques au milieu desquels, pendant de si longues années, il avait vécu, médité et rêvé. Aussi les a-t-il considérés avec le plus grand soin en minéralogiste, non pas seulement au point de vue de leur matière, mais aussi à celui de leur origine et des déductions qu'il est possible d'en tirer sur leur âge historique. Tel monument d'architecture, par exemple, ne peut remonter au delà d'une certaine époque s'il est prouvé que les matériaux qui ont servi à son édification proviennent de pays avec lesquels les Romains n'avaient pas de relations dans les temps antérieurs.

Il avait projeté un ouvrage sur ce qu'il appelait les « pierres propres à polir », c'est-à-dire les marbres, les granites, les porphyres, les laves que les Romains ont importés de tous les points du monde connus d'eux et qu'ils ont transportés ensuite jusqu'aux extrêmes limites des régions où les a conduits leur génie conquérant et constructeur. Quel est celui d'entre nous qui n'a vu dans quelque fouille de ces habitations ou de ces thermes romains, si abondants sur notre sol national, des plaquettes du porphyre antique à grands cristaux de feldspath vert ou du porphyre rouge que nous savons aujourd'hui provenir, le premier de la Laconie et le second du djebel Dokhan entre le Nil et la mer Rouge ?

Mais cet ouvrage, pour lequel Dolomieu avait recueilli un grand nombre d'échantillons qu'il faisait polir avec soin et dont quelques bribes se trouvent aujourd'hui dans les collections de géologie du Muséum, il ne l'a pas publié, reportant son achèvement au jour, qui n'est pas venu, où il eût été possible d'explorer la Grèce, l'Asie Mineure et les autres contrées d'où il supposait que les Romains avaient tiré certains de leurs plus précieux matériaux. Ses papiers renferment de volumineuses notes sur ce sujet et même des chapitres rédigés qui montrent à quel point il avait creusé la question et suivi ces roches depuis les ruines dont elles ont été exhumées jusqu'aux palais et aux églises où, depuis de nombreux siècles, l'habileté des architectes a su les sauver et les utiliser de Rome à Venise.

Son attention s'était portée d'une façon particulière sur les marbres, et dans une courte note, publiée en 1795 à l'occasion d'un ouvrage sur le musée de Velletri, où son ami, le cardinal Borgia, avait accumulé tant de merveilles artistiques, il a indiqué comment l'étude minéralogique de la pierre permet de montrer que certaines statues placées dans un même groupe n'étaient pas destinées à être réunies, car elles sont faites de marbres de provenances différentes et que parfois des fragments n'appartenant pas au même corps ont été indûment assemblés.

Il se plaisait à observer les chefs-d'œuvre de l'art antique avec le célèbre archéologue Visconti, qu'il avait converti à son opinion concernant l'Apollon du Belvédère dont la matière ne proviendrait pas de Grèce, mais d'une carrière de la montagne de Luna, dans la région de Carrare, connue seulement depuis Auguste ; ce marbre serait donc de beaucoup postérieur à la belle période grecque et aurait été sculpté en Italie.

- IV -

Dolomieu a beaucoup travaillé à affranchir la minéralogie de l'empirisme des anciens classificateurs ; il avait établi une méthode qu'il se proposait de développer dans le volume de l'encyclopédie de Panckoucke dont il s'était chargé, projet que la mort ne lui permit pas de réaliser. La description du béryl et de l'émeraude, qu'il a publiée, permet de se rendre compte de la netteté et de la rectitude de ses idées à cet égard.

Au cours des longs mois de sa captivité à Messine, ses méditations ont porté sur ce sujet et c'est alors qu'il écrivit sa Philosophie minéralogique, dissertation très complète et parfois subtile sur l'espèce en minéralogie. Il y a démontré la nécessité de baser celle-ci uniquement sur la forme géométrique et sur la composition chimique, mettant à leur juste place c'est-à-dire à une place secondaire, un grand nombre de propriétés, telles que la couleur, l'état de l'agrégation non géométrique, les particularités dues aux inclusions, auxquelles beaucoup de minéralogistes de son temps faisaient encore jouer le rôle principal dans la spécification des minéraux.

La minéralogie descriptive doit aussi à Dolomieu des acquisitions importantes, mais, à l'inverse de tant de naturalistes, qui croient avoir découvert un phénomène ou un objet nouveau quand ils l'ont habillé d'un nouveau nom, Dolomieu n'a proposé aucun terme univoque pour désigner les minéraux qu'il a trouvés, laissant à son ami, l'abbé Haüy, le grand législateur de la nomenclature minéralogique d'alors, le soin de baptiser ses nouveau-nés.

Dans les laves des îles Cyclopes, sur les côtes de Sicile, il a découvert l'analcime (zéolite dure).

Au cours de son étude de la mine de Romanèche, près Mâcon, il a décrit un composé de manganèse et de baryum qui en constitue le minerai exploité, composé qui est devenu plus tard la psilomélane et qui est désigné aujourd'hui sous le nom de « romanéchite ».

Peu après la découverte de la strontiane, extraite d'un carbonate provenant de Strontian en Écosse, Dolomieu eut l'idée de faire analyser par son ami Vauquelin les beaux cristaux orthorhombiques, limpides, qu'il avait recueillis en 1781 dans les mines de soufre de Sicile et qu'en raison de leur forme il avait pris alors pour du spath pesant ou barytine ; il a été ainsi conduit à donner la première description du sulfate de strontiane cristallisé, la célestine. Dans ce travail, il a indiqué fort judicieusement que les gisements siciliens de soufre ne sont pas d'origine volcanique, question si souvent débattue depuis et aujourd'hui réglée dans le sens indiqué par lui.

C'est Dolomieu qui a distingué l'« anthracite » de la houille et qui a fourni la première définition des caractéristiques de ce précieux combustible.

Enfin, en 1791, il a mis en évidence que, parmi les pierres calcaires, il en est qui ne font qu'une légère effervescence à froid sous l'action des acides. C'est cette substance, observée par lui dans les montagnes du Tyrol et du Trentin et rencontrée aussi à l'état de marbre antique dans les musées de Rome, qui, en 1796, fut appelé « dolomie » par Th. de Saussure.

- V -

L'Italie méridionale n'est pas seulement remarquable par le nombre et la nature de ses volcans ; c'est aussi la terre classique des tremblements de terre. En 1783, la pointe de la botte et la portion de la Sicile qui lui fait face furent secouées par une des plus terribles catastrophes naturelles dont l'histoire ait conservé le souvenir. Nombre de villes florissantes et de villages prospères furent anéantis, ensevelissant leurs habitants sous leurs décombres, alors que sur la côte de Scylla une vague énorme parachevait la destruction.

C'étaient les mêmes villes, les mêmes villages qui avaient été détruits déjà et de la même façon, en 1638 et en 1659 ; ce devaient être les mêmes villes, les mêmes villages, reconstruits aux mêmes places, qui allaient être renversés à nouveau en 1894 et en 1905. Il est peu de régions à travers le monde où la prédisposition à de semblables sinistres soit plus nettement établie.

Malte n'est guère éloignée de la Sicile, aussi Dolomieu s'en fut-il étudier le théâtre du désastre, alors que les ruines étaient encore fumantes, l'incendie ayant, comme de coutume, complété l'œuvre des séismes. Laissant de côté les points de vue humain et dramatique du phénomène, ainsi que les détails de sa marche, qui devaient faire l'objet principal d'une lettre d'Hamilton et des études d'une mission officielle confiée aux académiciens de Naples, il a surtout considéré la question en géologue.

La géologie de ce pays, il la connaissait bien pour l'avoir étudiée les années précédentes et l'un des premiers. Les hautes montagnes de Sila et d'Aspromonte, constituant l'ossature de la Calabre, sont granitiques ou archéennes, comme aussi les monts Péloritains qui les prolongent au delà du détroit de Messine. Des couches stratifiées, que nous savons aujourd'hui être crétacées et éocènes, frangent la bordure des terrains anciens, alors que des lambeaux de sédiments horizontaux plus récents (pliocènes) sont restés accrochés sur leurs pentes jusqu'à une altitude d'un millier de mètres.

Dolomieu a montré que l'intensité de la dévastation est liée à la constitution du sol ; minimum sur les roches anciennes où les édifices vibrent avec leur substratum solide, elle est maximum sur les alluvions et d'une façon générale sur les sédiments hétérogènes peu cohérents, où toute la force vive du mouvement vibratoire se dépense en efforts mécaniques ; en pays séismique, plus que partout ailleurs, est vérifié le vieil adage qu'il est dangereux de bâtir sur le sable. Chacun sait comment l'étude des grands tremblements de terre destructeurs récents a permis de généraliser ces notions que Dolomieu a contribué à établir. Il a fait remarquer aussi l'influence nocive des discontinuités pétrographiques, le contact des sédiments et du granite par exemple ; il a relaté encore les différences de vitesse des bruits séismiques sur le granite où ils ont été perçus avant le choc et sur les alluvions où ils ne sont parvenus qu'après celui-ci.

La Calabre fournit des données exceptionnellement favorables à l'examen des fissures du sol ouvertes par les tremblements de terre ; Dolomieu a étudié leur disposition.

Enfin, préoccupé comme toujours, non seulement de l'observation mais aussi de l'interprétation des phénomènes, il a recherché la position du centre d'ébranlement, préludant ainsi à la détermination de l'épicentre qui, cent ans plus tard, va jouer un si grand rôle dans les études séismiques, en attendant que la notion des aires épicentrales soit suggérée par M. Hobbs, à la suite du tremblement de terre de la Calabre en 1905.

Dolomieu a conclu en esquissant une théorie. Rejetant l'hypothèse électrique alors à la mode, il s'est refusé avec raison à considérer le volcanisme comme la cause efficiente des mouvements du sol en Calabre, puisqu'il n'y a vu nulle part de volcan : il a imaginé l'existence de grandes cavités souterraines ayant joué un rôle actif dans le phénomène ; mais au lieu de se contenter de faire intervenir des déplacements de matière ou des tassements qui l'eussent approché des théories tectoniques modernes, il a perdu pied et a fait appel à l'intervention de fluides élastiques, provenant du lointain Etna. Ceci est évidemment inadmissible, mais combien d'hypothèses non moins singulières n'ont-elles pas été proposées depuis lors, qui n'ont pas l'excuse d'avoir été conçues en 1784 !

Pour n'avoir pas l'ampleur du fastueux in-folio écrit par Sarconi au nom des académiciens napolitains, le petit volume de Dolomieu oublié quelques mois plus tôt et traduit en plusieurs langues peut aujourd'hui encore être lu avec intérêt.

- VI -

Peu nombreux ont été les travaux géologiques de Dolomieu concernant des régions non volcaniques ; je ne retiendrai que ceux concernant les Alpes.

Il les a beaucoup étudiées et il se plaisait à s'y proclamer le disciple de Saussure. Il n'a publié sur elles que quelques pages d'observations, mais celles-ci présentent un véritable intérêt pour l'histoire des théories tectoniques modernes. Un passage en particulier mérite d'être rappelé textuellement :

« J'ai remarqué dans cette chaîne un autre très grand fait géologique ; c'est que depuis que les couches primordiales y ont pris la situation qu'elles affectent maintenant, leur masse a été presque entièrement ensevelie, sous des couches calcaires coquillières, alternant avec des couches de grès. Ces couches secondaires qui s'étaient modelées sur les inégalités du sol qu'elles venaient recouvrir et qui en ont pris les pentes et les courbures jusqu'à un certain point, se sont élevées sur les flancs de cette chaîne protubérante, jusqu'à la hauteur de près de 2,000 toises. Cette sorte de manteau a ensuite été déchiré sur les épaules mêmes qui le portaient ; mais quoique morcelé et détruit en très grande partie, il en est resté assez de lambeaux pour connaître jusqu'où il s'est étendu et pour savoir tout ce qui en a été arraché. On est étonné d'en trouver des restes sur des sommets isolés et élevés de plus de 1,700 toises ; les hautes cimes des Aiguilles-Rouges, par exemple, en sont encore couvertes et le sommet du Buet en est formé. Dans cette dernière montagne, dont le corps est de granit, le manteau qui couvre ses flancs du côté opposé à celui qui regarde l'intérieur de la chaîne, traîne encore à ses pieds ; et lorsqu'on est placé sur ce haut belvédère, d'où on jouit d'une si belle vue sur le Mont-Blanc et sur les montagnes voisines, on voit les couches calcaires, en s'éloignant de cette montagne, reprendre doucement la situation horizontale dont leur appui contre le primitif les avait écartées, et se joindre aux couches calcaires qui constituent les montagnes du canton de Berne.

Mais il y a ceci de particulièrement remarquable, c'est que l'invasion du calcaire secondaire sur le primitif, parait être venu ici de l'Est, du Nord-Est et du Nord ; que dans son mouvement progressif, il a rencontré la chaîne granitique des Alpes, qui pourtant ne l'a pas entièrement arrêté ; car il semble s'être élevé contre cet obstacle par l'effort d'une grande force impulsive, sans parvenir à le franchir ; de sorte qu'il n'a pu se déverser de l'autre côté pour recouvrir la face opposée qui regarde le Sud : aussi, du côté de l'Italie, le calcaire secondaire n'est point adossé contre les roches primordiales, ne les recouvre point ; et quelque attention que j'aie mise à le chercher, je ne l'ai pas plus retrouvé sur les flancs de ce revers de montagne, que sur les sommets voisins du centre.

Du côté qui regarde le Nord et l'Est, la chaîne des Alpes, ainsi que l'a remarqué Saussure, s'abaisse donc insensiblement, parce que le calcaire qui en recouvre les flancs et qui en cache la base, fléchit doucement en s'éloignant d'elle, et arrive graduellement jusqu'au niveau des plaines ; ce qui s'observe très bien des sommets élevés où l'on peut faire abstraction des vallées et des gorges qui interrompent la continuité des couches, et d'où l'on peut suivre leur prolongement aussi loin qu'il peut aller ; car ceci est une observation d'ensemble, et non pas de détail. Au contraire, du côté des plaines de Lombardie, la pente des Alpes est plus rapide, les escarpemens y sont plus fréquens (ils regardent ordinairement le Sud), les montagnes se terminent plus brusquement et d'une manière plus nette et plus tranchée, et les granits y arrivent jusque dans la plaine. »

On trouve donc ici déjà clairement exprimée la notion des chevauchements, conséquence de refoulements suivis de rupture, notion d'où est sortie la théorie moderne des charriages. L'interprétation de la structure du mont Rose, sommairement, mais clairement indiquée par Dolomieu, renferme déjà en germe celle que M. Argand a exposée depuis avec tant de précision. Le rétablissement des couches dans une situation peu éloignée de leur position originelle annonce le « réarrangement » qui joue un si grand rôle dans les travaux de Marcel Bertrand.

Dolomieu avait conscience de l'importance de ses observations, car il a ajouté : « D'ailleurs, dans ce dernier voyage, ainsi que dans ceux que j'ai faits précédemment, j'ai recueilli beaucoup d'autres observations sur les « recouvremens, adossemens et remplissages », sur les « superpositions » et les « déplassewiens », phénomènes très importante pour l'histoire physique de notre globe, lesquels n'ont pas été pris en assez grande considération, quoiqu'ils puissent fournir la solution des problèmes géologiques les plus essentiels et conduire à des résultats bien opposés à la plupart des théories reçues. Mais mes observations sur ces objets ont encore besoin d'être généralisées ; mes opinions ont également besoin d'être fortifiées par de nouveaux exemples ; et Dieu sait si ma vie suffira à toutes les recherches que je médite. Je les recommanderai aux savants qui suivront la même carrière où je me serai arrêté, et qui chercheront des moyens de bonheur que ne leur fourniraient point des carrières ouvertes ou à l'ambition ou à la fortune. »

Il faut venir bien près de nous pour trouver ceux qui ont répondu à l'appel de Dolomieu et repris ses explications. On sait quelle lumineuse clarté ont jeté sur la géologie alpine les travaux de Marcel Bertrand et de ses élèves ; c'est un des titres de gloire de notre section de minéralogie de pouvoir revendiquer pour siennes à la fois la première ébauche de cette théorie féconde datant de plus d'un siècle et l'harmonieuse ampleur que lui ont donnée les brillants efforts et le talent de ceux qui sont aujourd'hui parmi nous.

- VII -

Pour terminer cette étude, il me reste à caractériser l'homme et le savant.

Un joli portrait, peint à Rome en 1789 par Angelica Kaufmann, représente Dolomieu à quarante ans. Visage allongé, aux traits accentués et expressifs, éclairé par des yeux bleus intelligents, encadré par de longs cheveux blonds bouclés que parsèment de nombreux fils d'argent. Dolomieu était de haute stature - cinq pieds onze pouces, indiquent ses passeports - ; élancé, avec le dos légèrement voûté. Il avait grand air et nulle part il ne passait inaperçu ; le naturaliste Bruun Neergaard, compagnon de son dernier voyage, rapporte que souvent, sur leur passage, il entendit dire de son ami : « Voilà un homme ! »

D'humeur égale et d'un naturel enjoué, Dolomieu présentait un harmonieux mélange de distinction, de simplicité et de bonhomie.

Chevaleresque, épris d'idées généreuses, passionné pour la beauté - sous toutes ses forces - l'esprit meublé de souvenirs de l'antiquité classique, aussi bien que de préoccupations d'art et de science, causeur étincelant il aimait à discuter sur toutes choses, à faire partager ses enthousiasmes et aussi à conter un verbe rapide et avec un léger accent méridional, ses voyages, ses aventures et les événements si divers auxquels il avait été mêlé.

Désintéressé et toujours prêt à obliger, se plaisant à s'entourer de disciples et à les aider de toutes ses forces, il se hâta de se démettre de ses fonctions du corps des mines, dès qu'il apprit sa nomination de professeur au Muséum, ne voulant pas, disait-il, nuire par un cumul à la carrière d'un jeune homme.

Les multiples procès de son ardente jeunesse pourraient faire croire qu'il aimait la chicane : sa correspondance intime le montre tout autre ; se faisant une très haute idée de ses devoirs envers soi et envers l'ordre de Malte auquel il était fort attaché, il me paraît avoir bataillé surtout pour ces principes de justice et de liberté qui ont eu une si grande influence sur la conduite ultérieure de sa vie et qui ont été pour lui un soutien efficace aux heures difficiles. Cette correspondance dénote en outre une âme délicate et sensible, assoiffée d'affection, très dévouée à ses amis et aux siens.

En résumé, personnalité séduisante et originale, très vibrante, dont les dons naturels, aussi bien que la valeur scientifique expliquent l'influence exercée par lui sur tous ceux qui l'ont approché dans les milieux si divers où s'est développée son aventureuse existence.

Au point de vue scientifique, Dolomieu fut avant tout un observateur consciencieux et perspicace de la nature auquel sont dues d'importantes contributions à l'établissement des principes de la minéralogie.

Avec Guettard et Desmarest, de Saussure et Pallas, il doit être considéré comme l'un des fondateurs de la géologie d'observation. Alpiniste intrépide, marcheur jamais lassé, il possédait l'endurance, la ténacité, le feu sacré et le coup d'œil exercé sur le terrain qui sont parmi les qualités indispensables au géologue-voyageur et il a voyagé sans trêve dans quelques-unes des plus instructives régions de l'Europe dont il a contribué à débrouiller la constitution.

C'est surtout dans l'étude du volcanisme qu'il a laissé sa trace : par ses recherches sur les volcans actifs ou éteints de l'Italie et de l'Auvergne, il se place au premier rang parmi ceux qui ont reconnu, puis démontré les relations existant entre le volcanisme et la chaleur interne du globe.

Il faut aussi le compter au nombre des fondateurs de la lithologie, à laquelle il chercha à appliquer la méthode qui commençait à faire son apparition en minéralogie. Il a vu nettement la nécessité de faire appel aux ressources des sciences physiques et chimiques ; mais la connaissance de la composition et de la morphologie des roches n'était pas à ces yeux la seule fin de leur étude ; il était aussi préoccupé des questions de genèse et à ce point de vue, il se rapproche des savants modernes.

Après une vie exceptionnellement agitée, Dolomieu avait enfin trouvé au Muséum un port à l'abri du naufrage.

C'est au moment où, en peu d'années, par les efforts d'Haüy, les propriétés géométriques de tous les minéraux connus sont mises en lumière, alors que leur composition chimique s'éclaire rapidement grâce aux premières analyses exactes accumulées par les Vauquelin, les Klaproth et par beaucoup d'autres. Les bases précises manquant à bien des spéculations théoriques sur les roches vont commencer à se dégager de la brume qui les enveloppait jusqu'alors.

Dolomieu se dispose à les faire servir à la mise en œuvre de l'énorme quantité de documents qu'il a amoncelés ; il médite de coordonner et de réviser ses innombrables observations pour un exposé définitif de son œuvre. Comme Moïse sur la montage Abarim à ses pieds, il voit la terre promise, il en distingue les champs, il en compte les villages, il en dénombre les troupeaux, il étend la main pour les saisir, mais déjà il est enveloppé par l'éternelle nuit.

Sa mort prématurée fut une perte sévère pour la science. Si elle ne lui a pas permis de réaliser les vastes desseins qu'il avait conçus, il n'en reste pas moins une belle figure parmi les fondateurs de la géologie et de la minéralogie.

Les crêtes blanches des Dolomites que les derniers rayons du soleil couchant baignent de flots de pourpre et d'or sont bien le monument qui convenait à la mémoire de cet admirateur passionné des belles montagnes, de cet initiateur dans l'étude de leur constitution et de leur genèse.

Compléments :

• Déodat Dolomieu, membre de l'Institut national (1750-1801) : sa vie aventureuse, sa captivité, ses oœuvres, sa correspondance, par Alfred Lacroix. Tome I .
• Déodat Dolomieu, membre de l'Institut national (1750-1801) : sa vie aventureuse, sa captivité, ses oœuvres, sa correspondance, par Alfred Lacroix. Tome II.
• Mémoire sur les tremblemens de terre de la Calabre pendant l'année 1783 par le commandeur Déodat de Dolomieu (1784).
• Mémoire sur les Îles Ponces et Catalogue raisonné des produits de l'Etna pour servir à l'histoire des volcans, suivis de la Description de l'éruption de l'Etna du mois de juillet 1787, par M. le commandeur Déodat de Dolomieu (1788).
• La vie extraordinaire de Déodat de Gratet de Dolomieu par Georges Marblé, Bulletin de l'Académie du Var (2010).
• Appartenance oui ou non de Déodat de Dolomieu à une loge maçonnique ? (source : BnF fichier Bossu 96).
• Biographie du marquis Étienne de Drée, beau-frère de Dolomieu, époux d'Alexandrine de Gratet.

Généalogie de Déodat de Gratet de Dolomieu

Arbre généalogique de Dieudonné (alias Déodat) de Gratet dit Dolomieu
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